Obsessionnelle jeunesse
Guillaume de Clermont (président du Conseil régional de l'EPUdF-ouest)
Les chiffres sont cruels, mais la réalité est là : en 20 ans, nous avons perdu 60 % de jeunes dans les Églises de la région Ouest. Avec la diminution du nombre de pasteurs et du nombre de foyers cotisants, le thème des jeunes est la plus forte préoccupation dans nos Églises, au point de devenir souvent obsessionnelle. Il n’y a plus de jeunes ! Et alors ? Les chiffres sont sans appel : en 1996, les Églises locales de la région Ouest accueillaient 1 532 jeunes de la petite enfance jusqu’au groupes de jeunes. En 2016, les Églises locales déclarent 638 jeunes. 221 enfants baptisés et 94 jeunes confirmés en 1996 ; 96 enfants baptisés et 32 jeunes confirmés en 2016. Un séisme ! Une transmission en crise À dire vrai, les chiffres ne font que confirmer la réalité de chaque dimanche dans bon nombre d’Églises locales. Les jeunes générations sont peu présentes, pour ne pas dire inexistantes dans les lieux de cultes et dans les activités régulières de la vie de l’Église. Les milieux urbains échappent un peu à cette réalité mais il ne faut pas crier victoire parce que la moyenne d’âge des assemblées cultuelles reste très élevée et la régularité des jeunes très chaotique. On arrive à rassembler des familles pour quelques cultes parents-enfants ou des moments festifs de la vie de l’Église, mais le reste du temps, les jeunes ne sont pas là ! Et que dire des villes universitaires de la région dans lesquelles les étudiants sont pratiquement inexistants dans les activités de l’Église ? La pire des choses serait d’essayer de nous justifier ou de nous installer dans le déni. Je plaide pour que nous assumions la réalité sans la craindre pour mieux la vivre et la dépasser. Avant de nous questionner sur les causes, un petit exercice : faisons mémoire de nos grands-parents et de nos parents avec leurs frères et soeurs ; combien étaient engagés dans l’Église ? À notre génération, à la génération de nos enfants ou de nos petits-enfants, combien sont encore engagés régulièrement dans l’Église ? Faisons l’exercice avec sérieux et comptons. Nous comprenons vite le phénomène ! La transmission de la culture religieuse et biblique auprès des jeunes générations et leur socialisation dans l’Église est en crise. Peutêtre même qu’elle est en panne ? Une réalité à assumer La tentation pourrait être de nous rassurer en regardant ce qui se passe dans les Églises soeurs et nous trouverions assurément des chiffres plus inquiétants (par le nombre) chez une grande soeur. Mais nous serions immédiatement questionnés en observant les chiffres chez nos « petites » soeurs. La récente enquête Réforme-Ipsos auprès des protestants de France faisait apparaître que les chrétiens évangéliques de moins de 35 ans représentent 37 % des pratiquants réguliers évangéliques, alors qu’ils ne sont que 19 % chez les non-évangéliques (pour 26,2 % de la même tranche d’âge dans la population française). Assumons la réalité, sans culpabilité ni catastrophisme. Nous ne pourrons pas lister ici les multiples facteurs qui expliquent une telle désaffection de la jeunesse, mais il est clair que nos Églises traditionnelles subissent de plein fouet le mouvement de déchristianisation qui touche l’occident. Là où la foi protestante fut autrefois une composante forte de l’identité familiale, elle est devenue aujourd’hui une option parmi d’autres, dans un « marché » mondialisé de propositions spirituelles, philosophiques, existentielles. Là où les Églises et les mouvements de jeunesse (scoutisme et autres mouvements d’éducation populaire) étaient, il y a encore quelques décennies, des lieux de socialisation dominants dans lesquels la culture biblique et la foi avaient toute leur place, d’autres offres se sont imposées : multiples loisirs, sports, voyages, écrans, virtuel, etc. Et l’on connaît les combats que bien des parents doivent mener aujourd’hui pour loger un peu de culture biblique dans des emplois du temps remplis de sports et de loisirs. Mais il faudrait ajouter bien d’autres facteurs encore pour expliquer la raréfaction des jeunes générations en Église. Cependant, l’influence sociétale ne doit pas nous exonérer d’une autocritique. Les bonnes questions à se poser Et il est probable qu’il faille interroger, là où il y a des jeunes (!), nos manières d’être l’Église avec eux et les propositions que nous formulons pour eux. Par exemple, est-il encore judicieux de parler « d’école biblique » ou « d’école du dimanche » ? Doit-on encore proposer l’apprentissage biblique et la catéchèse en suivant des rythmes scolaires et avec des pédagogies didactiques proches du modèle scolaire ? Peut-on isoler la catéchèse d’une vie communautaire intergénérationnelle ? Doit-on maintenir coûte que coûte une catéchèse lorsque le nombre d’enfants ou de jeunes est équivalent (ou parfois même plus faible) que le nombre de catéchètes ? Pourquoi, lorsque nous évoquons l’absence des jeunes, le culte revient toujours en première place, comme si la présence des jeunes au culte était le critère principal d’une dynamique jeunesse réussie ? Et finalement, plus fondamentalement, pourquoi sommes-nous obsédés par l’absence des jeunes dans nos Églises ? Attendons-nous la relève ? Avonsnous besoin de jeunes pour que nous puissions enfin nous libérer de nos engagements ? Cherchons-nous de nouveaux cotisants ? Avons-nous besoin de transmettre un trésor qui risque de s’éteindre ? Ce que nous n’avons pas réussi avec nos propres enfants, nous souhaiterions le réussir avec des jeunes dans l’Église ? Chacun percevra, à la lecture de ces questions, une tonalité volontairement provocatrice. Mais si le sujet de la jeunesse en Église semble obsessionnel un peu partout aujourd’hui, c’est probablement que nous ne sommes pas suffisamment au clair sur nos attentes vis-à-vis de cette jeunesse et sur nos propositions pour « être Église » avec les jeunes générations. Les jeunes ne sont pas loin Pas d’inquiétude, ni de racolage, les jeunes sont là. Dans nos villes, dans nos campagnes, dans les clubs de sports, dans les salles de jeux, ou chez eux devant leurs écrans. Rassurons-nous, la jeunesse n’est pas une espèce en voie d’extinction. Et nos Églises n’ont pas vocation à s’épuiser dans le racolage pour aller chercher à tout prix des jeunes. Nous risquons d’y épuiser nos pasteurs et nos animateurs de jeunes. D’ailleurs, les familles savent trouver les Églises locales pour des demandes de baptêmes, de mariages etc. Les parents sauront trouver les Églises locales s’ils attendent un accompagnement du côté de leurs enfants. Ne nous épuisons pas à lutter contre la déchristianisation, mais annonçons l’Évangile à ceux ou celles qui acceptent de l’entendre. La jeunesse s’inscrit dans ce projet. Si la jeunesse est présente en Église parce que les parents le souhaitent ou parce que spontanément elle se présente à notre porte, la seule préoccupation de l’Église doit être l’hospitalité et l’accueil. Notre objectif est que cette jeunesse soit bien, et qu’elle reste joyeuse et enthousiaste dans la vie de l’Église. C’est sur ce point seulement que nos efforts doivent se porter. Nous le savons, les enfants sont vivants, remuants et parfois même bruyants. Les adolescents font souvent la gueule et sont peu communicants. Les jeunes sont dispersés et souvent peu fiables. Les étudiants ne s’engagent plus comme jadis ! Et pourtant pour chacun et à tout âge l’Église doit être là.
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